From Le Temps
Malaisie mercredi18 novembre 2009
Par Arnaud Dubus, Kuala Lumpur
Rencontre avec le chef de l’opposition Anwar Ibrahim dont le parti a enregistré de récents succès électoraux. Pour l’ancien vice-premier ministre qui a passé six années en prison, les réformes du nouveau premier ministre Najib Razak ne s’attaquent pas aux faiblesses intrinsèques du système de discrimination positive
Pour ses ennemis politiques, il est «l’homme des Américains» ou «l’homme des juifs». Musulman cosmopolite, familier des cercles de l’élite internationale, Anwar Ibrahim est un politicien sous pression. Comme leader de l’opposition parlementaire, l’ancien vice-premier ministre porte sur ses épaules les espoirs d’une transformation de la Malaisie, dirigée depuis l’indépendance en 1957 par une coalition centrée sur l’Organisation nationale unie des Malais (UMNO), en une société harmonieuse où chacune des trois communautés ethniques (65% de Malais, 25% de Chinois et 8% d’Indiens) verrait ses droits respectés.
«C’est dur d’être dans l’opposition dans ce pays. Vous êtes constamment en état de siège», confie-t-il, entre deux séances parlementaires. Il parle d’expérience: il a passé six ans en prison (1998-2004), condamné pour sodomie et abus de pouvoir, un jugement largement reconnu comme étant le fruit d’un règlement de comptes politique. Depuis son retour en politique, début 2008, le Parti de la justice et du peuple, qu’il dirige, et la coalition d’opposition Pakatan Rakyat ont enregistré plusieurs succès électoraux, privant, pour la première fois en cinquante ans, la coalition gouvernementale de la majorité symbolique des deux tiers des sièges au parlement.
«Impression» de changement
Devant ce désaveu, le gouvernement, sous l’égide du nouveau premier ministre Najib Razak, a tenté de redresser la barre en initiant une réforme interne de l’UMNO, parti sclérosé et gangrené par la corruption, et en aménageant la politique de discrimination positive, laquelle accorde depuis 1972 des privilèges aux Malais. Pour ce faire, Najib a habilement pillé dans le programme présenté par l’opposition pour redorer le blason de son propre parti.
Ces réformes laissent Anwar sceptique. «Najib a vu que nos propositions étaient soutenues par la population. Quand il est arrivé au pouvoir [ndlr: en avril dernier succédant à Abdullah Ahmad Badawi], il a opéré des ajustements en lançant la campagne One Malaysia, sur la suggestion d’Epco, une firme israélienne de relations publiques qui avait conçu la campagne One Israël pour le travailliste Ehoud Barak en 1999. Le concept est attractif car il intègre toutes les communautés. Je dois reconnaître que Najib arrive à créer l’impression qu’il essaie de faire des changements.» Pour le chef de l’opposition, les positions fondamentales de l’opposition et du gouvernement restent toutefois clairement opposées. «Nous sommes pour un gouvernement démocratique et libéral, dit Anwar. Aucune des règles de base de la démocratie n’est suivie en Malaisie, excepté pour les élections. Et encore. Même chose pour la liberté de la presse.»
Pour le leader de l’opposition, les réformes de Najib ne s’attaquent pas aux faiblesses intrinsèques du système de discrimination positive en place. «Je suis pour la discrimination positive pour les pauvres, sans références aux races. Mais la politique de discrimination positive basée sur les races demeure. Najib a juste opéré quelques ajustements.» Pour l’opposant, la politique de discrimination positive n’est pas condamnable en soi, mais elle ne doit pas être basée sur des critères ethniques. «Je suis contre toute politique d’assistance basée sur les races, car ces programmes ouvrent la porte aux abus. Seuls les riches en bénéficient. A Kuala Lumpur, 70% des pauvres sont Malais, 20% Indiens et 10% Chinois, ce sont eux qui doivent être aidés», assène-t-il.
Poids des divisions
La Malaisie semble de fait avoir bien du mal à échapper au poids des divisions entre communautés. A Kuala Lumpur, l’une des capitales les plus modernes d’Asie du Sud-Est, les Malais, les Chinois et les Indiens cohabitent pacifiquement, mais ne se mélangent pas. Anwar pense que cette permanence des clivages risque de poser de sérieux problèmes pour le pays à l’avenir. «Lorsque ma fille cadette a amené sa proche amie chinoise chez nous, celle-ci m’a dit que c’était la première fois de sa vie qu’elle entrait dans une maison malaise. Je trouve que c’est étrange, car j’ai été élevé sur l’île de Penang où mes voisins étaient chinois et indiens et où, dans les années 1950 et 1960, les communautés se mélangeaient beaucoup. C’est différent à Kuala Lumpur. Il y a de la tolérance, du respect, mais pas cet esprit de vouloir vivre ensemble, du moins pas encore. Et je pense que nous devons faire des efforts pour instiller cet état d’esprit», dit-il. Son parti est le seul dont les membres et les députés sont issus des trois communautés. «C’est une expérience très audacieuse. Si nous pouvons transférer cet état d’esprit au niveau des Etats et des districts, le pays ira de l’avant», estime-t-il.
Tribunaux islamiques
La multiplication d’incidents témoignant d’une montée de l’islam ultraconservateur inquiète aussi le chef de l’opposition, lequel se définit comme un strict musulman. Un de ces incidents concerne le cas d’une jeune musulmane condamnée par un tribunal islamique à être frappée à coups de cane de rotin pour avoir bu de la bière. «Vous pouvez être conservateur, mais vous devez vous assurer que l’application de la loi est juste et transparente. Dans le cas de cette femme, c’est particulièrement hypocrite, car on sait que de nombreux leaders politiques boivent de l’alcool dans le confort des hôtels cinq étoiles», dit-il. A ses yeux, l’UNMO tente, par ce rigorisme de façade, de se faire passer pour un parti islamique, afin de récupérer l’électorat malais conservateur qui l’a déserté lors des derniers scrutins.
















